La création du Journal "Le Républicain Lorrain"

Le 19 Juin 1919, quelques mois après l’entrée des troupes françaises sur le territoire de l’Alsace-Lorraine, Victor Demange, jeune journaliste, lance un nouveau journal totalement en langue allemande qu’il nomme le « Républicain Lorrain », sous titré « Metzer Freies Journal ». Les journaux d’expression française seront surpris et verront d’un mauvais œil un renforcement de la presse allemande en ces temps de francisation. Mais le fondateur, originaire de Juvelize, explique sa démarche dans un communiqué bilingue :

« Donner aux populations lorraines un organe d’information et d’expression en langue allemande pour être compris de tous, mais hors de toute appartenance à un parti, et surtout hors de l’influence du Clergé. Il faut rappeler que celui-ci se prétendait détenir le monopole de l’attachement à la langue et aux traditions locales et cela depuis toujours ».

Cette déclaration déplut au Clergé et à sa puissante presse germanophone.

En 1919, la langue allemande était parlée et comprise par 90 % de la population mosellane. Il s’agissait pour les fondateurs de ce journal d’être compris de tous. L’objectif de cette initiative privée au jour de la réintégration des provinces d’Alsace et de Lorraine à la France est double, alors que les actions de francisation des autorités françaises risquent d’être menacées. Un illustré, le Illustrierte Woche Journal, et un Almanach Lorrain complétaient ce nouveau journal et traitait du passé, de la connaissance des monuments et des sites locaux et de la survivance des coutumes. Le fondateur du journal déclara vouloir :

« … se servir du véhicule de la langue allemande pour apporter la pensée française ».

La langue allemande fut toujours, dans la partie nord de la Lorraine, l'ancien Bailliage d’Allemagne, la langue écrite et de la communication. Les nombreux dialectes locaux, germaniques, par nature vernaculaires, restaient pour chacun d’eux circonscrits  dans des zones limitées géographiquement. Ainsi leurs faibles moyens restaient inopérants et absents de la communication écrite. Aussi la langue allemande littéraire demeurait le véhicule de la communication et de l’enseignement. La publication d’un quotidien en langue allemande indépendant gêna alors le Clergé qui prétendait conserver le monopole d’une information fidèle à l’esprit local et à la foi d’une population largement chrétienne alors. En outre, l’Eglise craignait qu’un journalisme au service de la presse écrite française, finalement, soit porteur des idées de la laïcité qui à terme risquaient d’éloigner des fidèles de la morale chrétienne. Et de fait, le clergé vers 1925, soutient implicitement le mouvement autonomiste en Moselle, voir dans certains cas même, en prendre la tête, malgré la désapprobation de l’épiscopat.

En 1939, une seconde édition en langue française est lancée. Mais le tirage total n’apparaît pas certain, bien que le journal soit publié dans des zone francophone de la Lorraine, du bassin de Briey en Meurthe et Moselle. La guerre en 1940 et l’annexion au 3ième Reich mettent fin aux activités journalistiques de Victor Demange. C’est à la Libération en 1945, que reparaît le Républicain Lorrain, mais en langue française cette fois-ci ; son Directeur pense que l’heure était arrivée d'une mutation totale des esprits pour la francisation, compte tenu des souffrances de quatre à cinq années d’occupation nazie. Mais, défendant d’autres intérêts politiques, Robert Schuman, intervient pour la reparution du journal bilingue « Le Courrier de Metz ». Le Républicain Lorrain bilingue se doit alors de réapparaître sous le titre de France Journal, mais en langue allemande malgré tout.

Avec le temps, la francisation par les écoles et par les relations naturelles que le pays entretient avec la nation, la langue allemande recule. L’entrée en force du langage français, au détriment de l’allemand, bien sûr, mais aussi au détriment des dialectes germaniques à la suite de la campagne de culpabilisation des locuteurs locaux, et finalement d’une application laxiste du statut bilingue en Alsace-Lorraine et de l’enseignement de la langue littéraire allemande, feront que très rapidement les nouvelles générations se détourneront des langages ancestraux.

La Lorraine germanophone est un couloir multiculturel. Les langages locaux germaniques qui furent de tout temps le véhicule d’une culture spécifique sont en net repli dans les années 1950. Le bouleversement des activités rurales engage les nouvelles générations à des études professionnelles ou supérieures et à la mobilité. L’intégration progressive au modèle national est en marche et se révèle bien plus efficace que les méthodes de francisation désuètes séculaires. Le mépris de l’apprentissage de la langue allemande dans l’enseignement a également favorisé le manque de rédacteurs bilingues de ces journaux qui abandonneront tôt ou tard les éditions bilingues.

Voir:
Académie Nationale de Metz L’Est Mosellan Actes du colloque des 19 et 20 Avril 1976 Edition le Lorrain Metz