Le cigare une arme


Nous avons tous en mémoire l’image du prestigieux et très flegmatique Premier Ministre de sa très Gracieuse Majesté, Sir Winston Churchill. Nous nous souvenons aussi de la personnalité haute en couleur du Ministre des finances de François Mitterrand, Michel Charasse, un homme qui se voulait cool et affranchi, et, libre en paroles devant les grands média. Il faisait claquer sur sa poitrine ses singulières bretelles. Voilà deux personnalités que tout oppose, en apparence. Atypiques, ils avaient en commun un point: l’amour du cigare et ce n’est pas rien, même avec modération !

Il est question de nos jours de la mort lente et douce par l’usage même modérée du tabac. Pourtant la tabagie tenait une place de choix jadis comme on le redécouvre dans les « vieux films » que nous aimons revoir et qui nous replonge soudainement dans une autre époque, pas si lointaine en fait, mais aux mœurs différentes.

Par exemple, le film d’Henri Verneuil sorti en 1961 et titré « Le Président », nous présente un Jean Gabin qui interprète magistralement un Président du Conseil des Ministres de fer. Dans le scénario, l’acteur interprète ce grand homme aigri et vindicatif qui dicte dans ses vieux jours ses mémoires « vengeresses ». Son âge avancé lui interdit de fumer plus d’une cigarette par jour et qu’il consomme d’ailleurs en deux fois. Dans une scène, sa secrétaire rappelle au vieux Président, pour le bien de sa santé précaire à présent, la nécessaire modération de fumer et cela fâche  le vieil homme. En effet une moitié de cigarette le matin et une autre moitié le soir, après manger, c’est tout ce qui lui reste à ce personnage politique qui fût redoutable à son époque glorieuse alors qu’il fumait des cigares en compagnie de ses ministres à l’Hôtel Matignon. Il conseille à son assistante de fumer car cela, lui dit-il : « rend aimable » ! Dans ce bon vieux film aux dialogues de Michel Audiard, Jean Gabin tient le rôle d’un homme politique hors du commun et rappelle la retraite du Général De Gaulle à la Boisserie. Mais les grosses moustaches de l’acteur, son faciès sévère et sa personnalité « entière » rappellent à bien des égards plutôt un autre grand homme d’état non moins célèbre du 19ième siècle, retiré également, mais sur ses terres prussiennes. Lui aussi dictait ses mémoires acides, aigri pour avoir du quitter le pouvoir, contraint et forcé par le jeune Empereur Guillaume II, après une longue carrière diplomatique et de politique internationale tumultueuse. Il s’agit du Prince Otto de Bismarck-Schoenhausen, Duc de Lauenbourg, l’homme de l’unité allemande.

Qu’avaient donc en commun, finalement, tous ces hommes politiques d’un autre siècle et que Monsieur Charasse m’en excuse ? C’est le tabac bien évidemment et surtout le cigare ! Nous avons tous, certes, en mémoire ces défilés grotesques de diplomates ou de banquiers coiffés d’un chapeau claque noir, fumant d’immenses cigares de La Havane. Le cigare est-il une affaire de riches ? Certes oui, ou peut-être, mais c’est aussi une affaire de goût et même beaucoup plus que cela. Dans le cas qui nous préoccupe, le cigare fut un outil professionnel et aurait du faire l’objet d’établissement de notes de frais par les Ministres concernés. Bismarck nous donne la raison de la nécessité de fumer le cigare dans le cadre de la profession de politicien.

Au début de sa carrière politique, il fut nommé ambassadeur de sa Majesté le Roi Guillaume Premier de Prusse, à la Diète de Francfort, le Parlement de la Confédération Germanique. L’ambassadeur Bismarck, dans ses fonctions, est amené à rencontrer le Comte Leo von Thun, le grandiose représentant de l’Autriche, président de droit de cette Confédération. Or l’usage voulait que seul ce personnage puissant, grand maître du jeu politique en Allemagne, à la recherche de son unité introuvable, puisse fumer le cigare dans les réunions et nul n’aurait osé enfreindre cette règle. Bismarck refuse de se soumettre à l’Autrichien. Dès sa seconde visite, à la stupéfaction de tous, culoté, il allume très dignement un cigare. Une fumée bleue effrontée envahie la salle. Ainsi l’ambassadeur de Prusse provoque le comte Leo von Thun et signifie par ce geste à la Communauté Internationale la remise en question de la suprématie l’Autriche dans la Confédération Germanique et qu’il souhaite voir écartée de la politique Allemande, que Bismarck, enfin la Prusse seule, entend mener. C’est une révolution de Palais. Devant l’audace de Bismarck, d’autres ambassadeurs allemands lui emboîtèrent le pas, si on ose dire, mais après avoir consulté et obtenu l’autorisation de leur gouvernement comme la Bavière notamment. Les autorités ne donnèrent leurs accords après mûres réflexions dans ces affaires de diplomatiques à une époque ou la moindre allumette pouvait mettre le feu aux poudres ! Fait politique intéressant de la part de ce royaume de Bavière, amie de l’Empire Autrichien qui s’est toujours distinguée par ses excentricités jusqu’à nos jours, d’ailleurs… D’autres n’osèrent pas politiquement, fumer le cigare ou tout simplement parce qu’ils n’étaient pas fumeur, soit disant hypocritement, comme le Duché du Wurtemberg et celui de Darmstad ! La diplomatie est chose curieuse et imprévisible et qui tient parfois à des futilités, croiront les esprits simples!

Cette histoire peut paraître dérisoire à notre époque. Est-ce un épisode, non pas de la guerre en dentelles, mais de la guerre de cabinet, guerre qui ne tue pas, ou alors qu’elle ne tue que par le tabac, ainsi que le signale les avertissements sur les paquets mêmes. Mais ce tabac là blessa la vanité des princes de l’époque. Ou bien, le tabac malgré ce que l’on rapporte avait également comme toute chose son revers bénéfique de la médaille, tout du moins en ces temps. Bismarck révèlera l’importance du bon usage du cigare lors du siège de Paris en 1871.

Au cours des préliminaires des discussions, entre les vainqueurs prussiens et les plénipotentiaires français, portant sur les conditions de la reddition de Paris, Jules Favre rencontre la délégation allemande à Versailles. Au début de cette rencontre à laquelle participait Thiers, Bismarck offre des cigares aux Français, mais Jules Favre refuse. Et oui, il ne fume pas de ce tabac là…. Le Premier Ministre Prussien, grand seigneur, rétorque : « Vous avez tort, quand on entame une conversation qui peut mener à des explications vives, il faut fumer. Pour ne pas ébranler le cigare, on évite tout mouvement brusque d’ailleurs, il vous met de lui-même dans un état d’agréable tranquillité, cette fumée bleue qui s’élève vous charme et vous rend plus conciliant, l’œil est occupé, la main retenue, l’odorat satisfait, on est heureux. » Quelques minutes plus tard le Chancelier de fer s’emporte au sujet de Garibaldi. Alors un de membre de la délégation, un comte français qui accompagne Favre offre alors des cigares, au Chancelier de fer, en souriant…

La mode du cigare est peut-être passée. Les diplomates et les ministres n’ont plus de droit de fumer en réunion ainsi le pire est à craindre de leurs décisions. Est-ce bien raisonnable ?