Que signifait le mot "allemand" en 1870 ?



Par Francis André-Cartigny

Sur le plan politique.

Le mot "allemand", pour nos aïeux, ne signifiait pas grand chose sur le plan politique, car l'Allemagne n’existait pas [1] en tant qu'état allemand. Pourtant la langue allemande existait et se pratiquait dans un ensemble de pays et de régions européennes, soit par leurs  liens historiques avec le vieil empire allemand issu du Saint-Empire, soit par leurs traditions linguistiques allemandes courantes et d'enseignement. Pour cela, il étaient nommés "allemands" : par exemple la Suisse allemande ou encore la Lorraine allemande.

Par le Traité de 1815, la Prusse étend ses frontières jusqu’aux limites de la Belgique, du Luxembourg et de la Lorraine.  Nos Anciens nommèrent nos voisins étrangers: Prussiens, Präiss, à juste titre. L'appellation  restera jusqu’à nos jours.

Plus tard, la Prusse constitue l’"empire moderne allemand", Kaisserreich, proclamé à Versailles par les princes membres de la Confédération Germanique, ayant participé à la Guerre de 1870 contre la France. Le Roi de Prusse, Guillaume 1er est proclamé Empereur "allemand". L’Alsace et la Lorraine deviennent Terres d’Empire, Reichland. Pour nos Anciens, cet empire allemand est une nouvelle expansion de la Prusse. La  carte de l’Europe de 1815 à 1870  confirme l'extraordinaire expansion  prussienne. Et c’est bien cela que nos Anciens redoutaient:   devenir Prussien, comme leurs voisins de la rive gauche du Rhin et en Bavière, par exemple.

Sur le plan linguistique

S’ils disaient s’exprimer en platt, sous-entendu plattdeustch, ils déclaraient, au cours de leur voyage, et uniquement dans ce cas, parler Däitsch. [2]. Cela ne désignait pas forcément l’allemand littéraire, celui des journaux locaux, des livres religieux ou des documents officiels : le Hochdeutsch. Il s’agissait de leur dialecte. Affirmer pour autant qu’ils fussent allemands est tout aussi stupide que de nier l’idiôme allemand de leur langage local ou régional ! En Alsace ou en Moselle nul ne prétendrait être allemand par le fait qu’il parlât une langue germanique, de même qu'au Luxembourg, en Suisse allemande ou encore en Belgique d’expression allemande etc.

La langue allemande ne fut pas l’argument majeur à l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine par les pionniers de l’Unité allemande. Monsieur de Bismarck affirmait en effet en 1848 : « Réclamer à la France l’Alsace et planter le drapeau allemand (de l’Empire disparu) sur la flèche de la Cathédrale de Strasbourg, voilà qui eût assouvi le premier élan de la force et de l’unité allemande ». Cependant il s’opposait à ce genre de revendication. En écrivant cela, il ne voyait pas une revendication culturelle et linguistique, mais il faisait allusion aux anciens territoires de l’Empire allemand déchu.[3]

Le Congrès de Vienne en 1815 n’avait pas répondu aux exigeances des délégations prussiennes quant au détachement de la France de l’Alsace et de la Lorraine[4]. L’ordre politique ante-révolutionnaire n’avait pas été rétabli selon eux.

L’adhésion alsacienne et lorraine à des sentiments nationaux en faveur du Kaiserreich restait impossible en 1870. Essentiellement rurales les populations communiquaient dans leur dialecte issu d’une même souche linguistique germanique certes, comme certaines langues romanes sont liées par leurs racines latines au Français. Ces langues vernaculaires traduisaient un esprit particulier et véhiculaient des valeurs bien lointaines des sentiments nationaux ou culturels, qu’éprouvaient à priori les populations urbaines qu'elles furent allemandes, prussiennes et françaises, exprimées dans dans leurs langues nationales réciproques.

L'histoire des luttes linguistiques  en Moselle  rappelle l'attachement du Mosellan à la langue allemande, langue d'enseignement. Il gardait ses distances des slogans et des arguments idéologiques  venus d'Outre-Rhin ou de Paris. 5 C'est toute la problématique de l'autonomie alsacienne et mosellane.

[1] Jacques Bainville – Bismarck – Quand il n’y avait pas d’Allemagne

[2] Langage vernaculaire Ouest Mittel-Deutsch

[3] Bismarck – par Lothar Gall  - Page 94

[4] 1833 - Pensées et Souvenirs – Bismarck

[4] Le Congrés de Vienne – Thierry Lentz

(5) May Gaston -La lutte pour le Français en Lorraine avant 1870 Berger-Levrault 1912.

Lire :

Paul Matter -Bismarck et son temps Félix Alcan 1908

Philipps Eugène -Les luttes linguistiques en Alsace jusqu’en 1945-Culture Alsacienne Strasbourg